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Benoît XVI, accusé sans preuves

28 janvier 2022

 

Ce n’est pas seulement à Munich, mais dans toute l’Allemagne que l’on attendait avec impatience le rapport sur les abus sexuels dans l’archidiocèse de Munich-Freising. C’est qu’il concerne l’époque dans laquelle le diocèse a été dirigé comme archevêque par celui qui était alors le cardinal Ratzinger (entre 1977 et 1982) et par l’actuel archevêque, le cardinal Marx (depuis 2008), qui a également été président de la Conférence Episcopale Allemande de 2014 à 2020.

Un article publié le 4 janvier dans l’hebdomadaire Die Zeit révélait le « cas du prêtre Peter H. » ; avec des « documents internes de Munich et de Rome », il lançait de graves accusations contre le pape émérite.

Le rapport d’un bureau d’avocats munichois — qui a réalisé l’enquête à la demande de l’archevêché de Munich, mais en toute indépendance — traite des abus sexuels supposés avoir été commis dans l’archidiocèse pendant 75 ans (1945-2019) et sous la direction de six archevêques dont, en plus de Benoît XVI et Rheinard Marx, ne vit à l’heure actuelle que celui qui a dirigé le diocèse entre les deux, à savoir Friedrich Wetter (1982-2008). Malgré cela, toute l’attention s’est centrée sur les années de gouvernement de Benoît XVI et plus concrètement encore sur le cas du « prêtre Peter H. », que le rapport appelle « prêtre X » ou « cas X » ; en suivant la numérotation du rapport, il s’agit du « cas 41 ».

Tout un tome pour un seul cas

Le bureau d’avocats donne à ce cas un relief particulier : on lui dédie un tome spécial de près de 400 pages, tandis que les autres quatre cas dans lesquels on accuse à l’origine celui qui était alors le cardinal Ratzinger « de ne pas avoir réagi de façon adéquate ou en accord avec les normes aux cas d’abus (présumés) dont il avait eu connaissance » couvrent les pages 682 à 754 des plus ou moins 1.200 pages du tome principal du rapport. En tout, ce rapport recueille sur cette durée de 75 ans 65 cas dans lesquels on considère que « les accusations sont prouvées » ; dans 146 cas, on arrive à la conclusion qu’elles « sont au moins plausibles », tandis que dans 11 cas on les a réfutées, même si on ajoute que dans 141 cas (38% du total) « il n’y a pas de base suffisante pour prononcer un jugement définitif ».

En suivant leur méthodologie générale, les avocats qui ont rédigé le rapport se sont aussi adressés à Benoît XVI pour lui exposer les cas dans lesquels ils considéraient qu’il n’avait pas agi correctement, pour lui donner l’opportunité de répondre à ces accusations. Le pape émérite a répondu à toutes et à chacune des questions qui lui ont été posées.

Dans l’un des cinq cas qu’on lui impute, le « cas 22 », le rapport arrive à la conclusion que la suspicion initiale « n’a pas été confirmée ». Cependant — en laissant pour l’instant à part le cas « spécial », le numéro 41 —, dans les cas 37, 40 et 42 on considère que le cardinal Ratzinger a agi « avec un manque de sensibilité et de disposition à clarifier les faits quant aux indices de possibles conduites indues, en particulier du fait de prêtres. »

Pour arriver à ces conclusions, les auteurs du rapport suivent dans chaque cas la même méthodologie. D’abord, ils présentent les accusations lancées contre celui qui était à l’époque l’archevêque Ratzinger ; ensuite, le rapport présente un résumé des réponses que Benoît XVI a envoyées pour faire face à ces accusations. Enfin, les avocats révisent ces réponses, sur un ton clairement accusateur et dans lequel transparaît clairement la « jubilation » des avocats de prétendre « pincer l’accusé » dans un mensonge. Sans donner bien évidemment au pape émérite la possibilité d’une réplique.

De tout cela, ils extraient des conclusions comme : « Les auteurs du rapport ne perçoivent pas une volonté de la part de Benoît XVI de réfléchir de façon autocritique sur ses propres actions et son propre rôle et d’accepter au moins une coresponsabilité dans l’inadéquation de ses réactions tant face aux accusés que face aux victimes ». Dans un autre cas, on dit : « Les auteurs du rapport considèrent que son récit ne colle pas à la réalité. Ce récit leur paraît d’autant moins plausible que l’évêque diocésain a un devoir spécial envers les prêtres qui lui ont été confiés, entre autres choses à cause du fondement sacramentel et du caractère particulier de leur relation ».

Suppositions

Pour ce qui est du « cas 41 », dont il est fait si grand cas dans le rapport, la discussion se réduit principalement à une session de travail qui a eu lieu le 15 janvier 1980 dans la curie diocésaine munichoise. Dans son écrit de 82 pages remis aux avocats, Benoît XVI dit ne pas se rappeler avoir assisté à cette réunion. En faisant un jeu d’équilibre dialectique (dans l’acte il n’apparaît pas comme « absent » ; donc, il était présent), le rapport assure que l’archevêque Ratzinger était présent (*).

Cela étant, même dans le cas où la mémoire du pape émérite devait être prise en défaut et qu’il ait été présent à cette réunion, il n’y a aucune preuve de ce qu’on ait parlé alors du prêtre « X » (**). Dans la conférence de presse qui a suivi la présentation du rapport, l’avocat Wastl, du bureau en question, a répondu de façon vague à une question : « Je ne peux imaginer que l’on dise qu’un prêtre vient d’un autre diocèse et que personne n’en demande le motif. Et si l’on savait qu’il était en traitement psychiatrique, qu’on ne demande pas pourquoi. Il est évident que le fait que je ne puisse pas m’imaginer ceci ne veut pas dire que je connaisse la teneur littérale de la réunion ».

Le Corriere della Sera a publié une déclaration de l’archevêque Georg Gänswein, de jeudi après-midi : « Benoît XVI ne connaissait pas le rapport, qui comporte plus de 1.000 pages, jusqu’à cet après-midi. Il examinera le texte avec l’attention nécessaire dans les jours qui viennent. Le pape émérite, comme il l’a déjà répété à diverses occasions pendant les années de son pontificat, exprime son émotion et sa honte pour les abus commis par des clercs sur des mineurs, et manifeste sa proximité personnelle et sa prière pour toutes les victimes, dont il a connu certaines à l’occasion de ses voyages apostoliques ».

Quant au cardinal Reinhard Marx — qui est accusé d’avoir agi de façon incorrecte dans deux cas et aussi de ne pas avoir accordé l’importance nécessaire à la question, puisqu’il n’a commencé à s’en occuper qu’en 2018, soit dix ans après être arrivé au siège munichois —, il a aussi annoncé qu’il étudierait avec les personnes correspondantes le rapport et qu’il présenterait de « premières perspectives » le 27 janvier prochain.

Condamné face à l’opinion publique

Les réactions à la publication du rapport ne se font pas fait attendre ; elles se sont référées tant à Benoît XVI que, dans une moindre mesure, au cardinal Marx et à leurs présumées « incorrections », bien plus qu’aux cas d’abus en eux-mêmes. C’est ainsi que la présidente du « Comité central des catholiques allemands », Irme Stetter-Karp, souligne que le rapport « contient des indices clairs qui prouvent que Benoît XVI, dans son époque comme archevêque de Munich, a adopté une conduite inadéquate dans quatre cas. Le pape émérite a permis que des prêtres abuseurs continuent d’exercer leur ministère et il les a transférés d’un côté à l’autre. Le fait que Benoît, dans sa déclaration du 14 décembre 2021, semble n’admettre aucune faute, est effrayant ».

Cependant, le cardinal Gerhard Ludwig Müller — dans une interview avec le quotidien italien mentionné plus haut, reproduite par l’agence allemande DPA — dit : « On parle plus de Ratzinger que du prêtre H. ou d’autres prêtres qui ont commis des crimes ». Mais il n’est pas surpris, car « en Allemagne — et pas seulement ici — on cherche à nuire à Joseph Ratzinger, car il dérange la “ligne progressiste” ».

Dans Die Tagespost, le rédacteur en chef Guido Horst parle d’une « vague d’indignation » sans précédents. « A la télévision publique, à l’heure de plus grande audience, on a prononcé le verdict : coupable ». Même s’il n’y a pas de preuves, « l’opinion publique a suivi le critère du tribunal de Munich, bien qu’il ne s’agisse pas d’une cour de justice mais d’un bureau d’avocats. Si ce bureau avait été un tribunal, “l’accusé” Benoît XVI aurait été absous par manque de preuves. Mais les choses ne fonctionnent pas ainsi quand il s’agit d’un ecclésiastique dont la théologie est toujours orthodoxe et dont l’image de l’Eglise se base sur la foi révélée : il faut s’en débarrasser, pour que son patrimoine et son héritage n’interfèrent pas avec la volonté déclarée d’ériger une nouvelle Eglise d’origine catholique orientée par le modèle progressiste protestant. Le cardinal Ratzinger a été l’un des premiers à reconnaître à Rome, il y a plus de 20 ans, que les abus et les dissimulations dans l’Eglise catholique ne pouvaient continuer. Comme pape, il a alors entamé le changement d’orientation que François est en train de poursuivre. Cet homme ne mérite pas d’être aujourd’hui cloué au pilori. Surtout s’il n’y a pas la moindre preuve de culpabilité. »

(*) Le 24 janvier, Benoît XVI a communiqué, à travers son secrétaire, Mgr Georg Gänswein, que, contrairement à sa réponse initiale aux auteurs du rapport, il a été présent dans la réunion du 15 janvier 1980. Gänswein a ajouté qu’il s’était agi d’une erreur dans la rédaction de la réponse, et que, dans cette réunion, il n’a pas été question de confier des charges pastorales au « prêtre X », mais seulement de son logement à Munich pendant la durée de son traitement psychiatrique. Il a aussi annoncé que Benoît XVI offrirait prochainement une réponse plus détaillée sur la question (25-1-22).

(**) Dans une note rendue publique le 25 janvier, le cardinal Friedrich Wetter, successeur du cardinal Ratzinger à Munich, affirme que la décision — dont il reconnaît actuellement qu’elle fut une erreur — de permettre que le « prêtre X » exerce son ministère dans le diocèse a été prise par lui, quand Ratzinger était déjà à Rome.

José M. Garcia Pelegrin est Docteur en Philosophie et en Lettres (spécialité histoire) de l’Université de Cologne. Traducteur spécialisé en art et journaliste indépendant, il est aussi rédacteur de la revue Movie. Ce texte a été traduit de l’espagnol par Stéphane Seminckx. Cet article a fait l’objet d’une légère correction le 1-2-22. Source : https://www.aceprensa.com/religion/benedicto-xvi/benedicto-xvi-acusado-sin-pruebas/.