Veilleur, où en est la nuit?

Écrit par Stéphane Seminckx le .

En 2016, le Père Adrien Candiard a publié le livre Veilleur où en est la nuit ? Petit traité de l’espérance à l’usage des contemporains (99 pages). L’abbé Stéphane Seminckx en fait ici une brève présentation.

 

Comment peut-on encore parler de l’espérance chrétienne en 2020 ? Qui en parle encore ? Le christianisme a-t-il quelque chose à dire à un monde morose et tourmenté, hanté par le spectre d’une nouvelle crise économique, à une Europe en quête d’identité, à des jeunes qui n’ont plus grand-chose en commun avec leurs aînés, à une société qui tremble face à la menace de la violence et du terrorisme, à une planète où le dérèglement climatique et les déséquilibres écologiques semblent multiplier les catastrophes naturelles ?

On pourrait ajouter aujourd’hui des questions que l’auteur ne pouvait imaginer en 2016 : qu’avons-nous à dire comme chrétiens quand toute notre manière de vivre, toutes nos sécurités humaines sont remises en question par la propagation, à travers le monde, d’un virus microscopique ? Que dire quand la perspective de la mort se fait soudain si proche ?

Et qu’avons-nous à dire, nous catholiques, dans un monde où l’on réclame comme un droit la possibilité de tuer l’enfant dans le sein de sa mère, d’en finir avec ceux qui sont en fin de vie, d’enlever au mariage et à la famille, pièce par pièce, tout ce qui les caractérise ? Avons-nous encore le droit de proclamer une vérité dans un climat relativiste ? Et finalement, qu’avons-nous à dire et à faire face à la chute vertigineuse de la pratique chrétienne et des vocations sacerdotales, face aux turpitudes de certains qui devraient donner l’exemple dans l’Eglise et à la disparition des références chrétiennes dans la vie quotidienne ?

Toutes ces questions peuvent paraître bien sombres. C’est que le style du livre se veut décapant : pour faire apparaître le cœur de l’espérance théologale, l’auteur veut libérer nos âmes des espérances trop humaines.

Son analyse est fort centrée sur la situation pénible de l’Eglise en France, une limitation que l’on peut regretter. Par ailleurs, il ne s’agit pas d’un traité sur l’espérance — le sous-titre de l’ouvrage est une boutade — mais plutôt d’un essai. Candiard ne prétend pas offrir un exposé systématique mais transmettre une idée essentielle, qui lui tient à cœur. Il le fait avec profondeur, dans un style direct, parfois excessif, mais riche en images et agréable à lire.

Espérance et faux espoirs

Pour Adrien Candiard, nous sommes dans la situation du prophète Jérémie, au 6ème siècle avant le Christ, quand il annonce et contemple la ruine de Jérusalem : « c’est dans ces ruines de notre Jérusalem que nous avons besoin de la leçon de Jérémie. Aujourd’hui, nous sommes mûrs pour l’espérance. Car pour parler de l’espérance, il faut commencer par regarder le désespoir en face. Notre premier devoir de veilleur, c’est de regarder la nuit comme elle est » (p. 48).

La destruction du temple de Jérusalem, en 587 avant le Christ, et la déportation des Juifs à Babylone constituent pour le peuple élu le désastre absolu. Jérémie l’annonce envers et contre tout et décourage toute tentative de vouloir se soustraire à ce malheur, car il sait qu’il doit arriver.

L’espérance n’est pas la vertu des naïfs ou des irresponsables, de ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas voir la réalité en face et se bercent d’illusions. « L’espérance chrétienne ne réclame pas d’optimisme, mais du courage » (p. 49), le courage de renoncer aux illusions, aux faux espoirs, aux certitudes pauvrement humaines pour regarder la réalité en face et mettre toute sa confiance en Dieu.

La destruction de Jérusalem et les cinquante ans d’exil qui l’ont suivie ont permis une purification radicale du peuple de Dieu. Ce qui était perçu au moment même comme une catastrophe s’est avéré une étape essentielle dans la maturation d’Israël.

« Peut-être notre situation a-t-elle, dans ses difficultés même, une vertu identique : l’incompréhensible dépouillement des vêtements triomphaux du christianisme en Occident nous indique certainement que nous sommes appelés à accepter la même purification radicale, douloureuse et nécessaire, pour placer notre espérance en Dieu. Notre temps a cette mission historique, difficile et exaltante. Contrairement à tant de nos devanciers, que les succès de la foi pouvaient aveugler, nous n’avons plus tellement d’autres choix que le désespoir devant la catastrophe ou l’espérance en Dieu. Les autres espoirs n’ont plus de sens. La seule promesse que Dieu fait à Jérémie, ce n’est pas le triomphe ou la réussite. C’est la promesse de sa présence » (p. 51). Et de fait, dans le livre de Jérémie, Dieu répète inlassablement une promesse : « Je serai avec toi ».

L’espérance nous porte à aimer le réel, car c’est dans le réel que le Dieu éternel est présent. Elle place notre confiance en Dieu et démasque les faux dieux — les faux espoirs —, comme la nostalgie d’un soi-disant âge d’or de l’Eglise : « rien n’est moins chrétien que de serrer sans fin dans ses bras le cadavre de la vieille chrétienté : il faut laisser les morts enterrer leurs morts, et regarder le monde en face » (p. 53) ; ou le repli dans le bastion des cathos radicaux qui combattent un monde mauvais : « il y a pourtant d’autres radicalités que la radicalité combattante. Je crois même que Dieu nous invite, en ces temps que nous vivons, à une option autrement plus radicale. Nous avons à renoncer à voir se réaliser, même partiellement, le triomphe de l’Eglise, pour accepter le paradoxal triomphe de la croix » (p. 55) ; ou encore la tentation des plaintes et de la victimisation : « aimer se présenter comme des victimes, c’est faire triompher le mal : car alors, le mal qu’on m’a fait devient ma seule légitimité, quand ma légitimité devrait être, au contraire, le bien que je m’efforce de faire » (p. 57).

Espérer pour la vie éternelle

Ce « Je serai avec toi » qu’au milieu des difficultés Dieu répète constamment à Jérémie peut paraître une piètre consolation, un peu sentimentale. En fait, elle contient le défi exigeant de trouver Dieu ici et maintenant, dans la « rencontre rugueuse avec le monde réel où Dieu nous attend » (p. 64), rencontre qui, précisément parce qu’elle est « rugueuse », est salutaire, car elle décape les âmes et les dépouille de leurs fausses sécurités.

L’espérance n’est pas la vertu des salles d’attente : « elle n’est possible que parce que Dieu s’est donné le premier. Il ne s’agit pas d’attente, mais de don — d’un don que nous devons simplement recevoir. Contrairement à l’objet de nos espérances courantes, Dieu n’est pas à venir ni à attendre : il est déjà donné, et la seule difficulté consiste à accepter ce don. Espérer, c’est déjà posséder » (p. 67).

La vie chrétienne nous introduit dès maintenant dans l’éternité, comme un bien que nous possédons déjà, bien qu’imparfaitement, et dont nous jouirons pleinement dans l’au-delà. L’espérance nous libère de la malédiction du temps qui nous échappe comme les grains du sablier, jusqu’à épuisement, car elle ouvre le moment présent sur l’éternité : « Espérer, c’est quelque chose de très concret : c’est croire que Dieu nous rend capables de poser des actes éternels. Que, quand nous aimons, cet amour n’est pas simplement un beau sentiment dans une marée d’absurdité vouée à la mort, mais une fenêtre que nous ouvrons sur l’éternité. Car ces actes éternels, ces actes que nous pouvons faire et dont le fruit est éternel, ce sont bien sûr les actes d’amour, les seuls qui comptent. Ce sont eux qui construisent, dans notre monde déjà, l’éternité, le Royaume de Dieu » (pp. 72-73).

Vivre de cette manière suppose une conversion, un renversement radical. Cela exige d’abandonner les objectifs à courte vue, enfermés dans le temps, et de viser ce qui, maintenant, ici, a une portée éternelle. Il s’agit d’aimer plutôt que de faire, de produire, de réaliser, ou, plus précisément d’aimer en faisant, en produisant, en réalisant les activités les plus banales de la vie courante, pas celles d’une autre vie illusoire, plus tard et ailleurs, mais de la nôtre, concrète, à l’instant présent : « La vie éternelle n’est (…) pas une manière de s’évader, de chercher refuge contre le mal et la finitude de notre univers (…) Elle permet au contraire, et très concrètement, de prendre notre monde au sérieux en le regardant pour ce qu’il est, en donnant à chacun de ses éléments sa juste place, son juste poids » (p. 75). Il s’agit aussi d’aimer plutôt que de se laisser agacer ou décourager par les difficultés, les déceptions et les épreuves de la vie : Dieu nous invite à réaliser le miracle de Cana où l’eau est transformée en vin — qui donne la joie —, pas en vinaigre (p. 79), ou encore le plus grand des miracles, celui de la résurrection où la croix, instrument de torture, devient par l’Amour instrument de salut (pp. 81-82).

(…) prendre notre monde au sérieux, dit Candiard : l’espérance n’est pas une fuite en avant, mais un ancrage dans le présent d’un Dieu qui est avec nous. Et nous nous permettons d’ajouter ici ce que l’auteur ne fait que suggérer : avec nous, Dieu veut transformer le monde, en proclamant l’Evangile, en faisant des disciples (cf. Mc 16, 15-20), en révélant aux hommes la joie profonde d’aimer et, surtout, de se savoir aimés de façon inconditionnelle par Dieu. Candiard évoque à ce propos le rôle des chrétiens dans les premiers siècles de l’histoire de l’Eglise et dans l’avènement d’une nouvelle ère après l’effondrement de l’empire romain (pp. 90-93). Au « Je serai avec toi » promis à Jérémie correspond aujourd’hui le « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20) promis par le Christ à l’Eglise.

« Espérer, ce n’est pas se mentir ou se voiler la face, mais croire que l’amour est plus solide que le reste, parce que, contrairement à nos ambitions, nos richesses, nos conflits, tout ce qui nous distrait trop souvent de l’essentiel, l’amour a les promesses d’éternité. Il ne passera jamais, saint Paul nous le dit. Quand le monde qui nous entoure nous fait peur, l’espérance chrétienne ne nous dit pas de rester là à pleurnicher parce que tout va mal, ni de sourire bêtement parce que tout irait bien ; elle ne nous invite pas à attendre que Dieu détruise ce monde-là pour en construire un autre ; elle nous pose une question très simple : comment faire de tout cela une occasion d’aimer davantage ? C’est la question que nous devrions nous poser devant toutes les nouvelles, les bonnes comme les mauvaises, celle du journal télévisé comme celles du téléphone personnel. Comment puis-je en faire une occasion d’aimer ? » (p. 78).

Adrien Candiard explique que c’est dans l’Eucharistie que nous apprenons à aimer, à réaliser « par Lui, avec Lui et en Lui » le don de notre vie qui nous projette dès ici-bas au-delà du temps et de la finitude de notre monde.

« Sans le savoir, souvent, notre monde nous pose la même question [celle que l’on posait au prophète Isaïe] : ‟Veilleur, où en est la nuit ?” Il nous interroge sur notre espérance, et il n’attend pas de nous des discours lénifiants, des théories rassurantes qui prouveront que tout ira mieux demain ; le monde attend de nous que nous vivions dans l’espérance, c'est-à-dire que nous vivions pour l’éternité, que nous vivions pour ce qui compte vraiment et ne passera jamais » (p. 93).

Adrien Candiard est un jeune dominicain (38 ans) vivant au Caire et membre de l'Institut dominicain d'études orientales. Références du livre : Adrien Candiard, Veilleur, où en est la nuit ? Petit traité de l’espérance à l’usage des contemporains, Les Editions du Cerf, Paris 2016. Ce livre a remporté en 2017 le prix de littérature religieuse. Stéphane Seminckx est prêtre, docteur en médecine et en théologie.

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