{"id":2237,"date":"2017-06-24T09:15:00","date_gmt":"2017-06-24T07:15:00","guid":{"rendered":"https:\/\/didoc.be\/les-conditions-du-dialogue-interconvictionnel\/"},"modified":"2024-02-16T15:02:14","modified_gmt":"2024-02-16T14:02:14","slug":"les-conditions-du-dialogue-interconvictionnel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/didoc.be\/fr\/les-conditions-du-dialogue-interconvictionnel\/","title":{"rendered":"Les conditions du dialogue interconvictionnel"},"content":{"rendered":"<h3><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify\">V\u00e9rit\u00e9 et dialogue<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Le dialogue n\u2019est pas un simple \u00e9change d\u2019id\u00e9es, au risque de se r\u00e9duire \u00e0 un bavardage. Le dialogue vise \u00e0 se comprendre, sur base d\u2019une ambition commune de recherche de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il est risqu\u00e9 \u2014 voire d\u00e9plac\u00e9 \u2014 d\u2019\u00e9voquer ici la notion de v\u00e9rit\u00e9 comme condition essentielle du dialogue. Aujourd\u2019hui, se r\u00e9clamer de <span style=\"text-decoration: underline\">la<\/span> v\u00e9rit\u00e9 \u2014 au singulier \u2014 est plut\u00f4t per\u00e7u comme un affront au dialogue, comme de la pr\u00e9tention et de l\u2019arrogance, comme un manque d\u2019ouverture \u00e0 l\u2019autre et \u00e0 <span style=\"text-decoration: underline\">sa<\/span> v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous parlons bien entendu ici de convictions, c&rsquo;est-\u00e0-dire de v\u00e9rit\u00e9s fondamentales (Dieu existe ou n\u2019existe pas ; J\u00e9sus-Christ est Dieu ou ne l\u2019est pas ; apr\u00e8s la mort, soit il y a quelque chose, soit il n\u2019y a rien). Dans ces domaines, la v\u00e9rit\u00e9 est une, non modulable, et elle nous pr\u00e9c\u00e8de : nous ne la produisons pas. On peut dire de fa\u00e7on tout \u00e0 fait l\u00e9gitime \u00ab Pour moi, Dieu n\u2019existe pas \u00bb ou \u00ab Pour moi, il existe \u00bb, mais <span style=\"text-decoration: underline\">le fait est<\/span> que soit il existe, soit il n\u2019existe pas : c\u2019est la r\u00e9alit\u00e9 qui nous int\u00e9resse, pas la perception que nous en avons. En bonne philosophie, la v\u00e9rit\u00e9 est l\u2019<em>adaequatio rei et intellectus<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Si quelqu\u2019un est pr\u00eatre de l\u2019Eglise catholique \u2014 avec tout ce que cela suppose comme engagement \u2014, ce n\u2019est pas en vertu d\u2019une perception subjective ou d\u2019un vague sentiment, mais en vertu d\u2019une ferme adh\u00e9sion \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 que l\u2019intelligence, \u00e9clair\u00e9e par la foi, per\u00e7oit comme certainement vraie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cet homme de Dieu est-il pour autant un \u00eatre arrogant, fondamentaliste, intol\u00e9rant, foyer potentiel de conflit et de violence ? Si quelqu\u2019un peut le penser, c\u2019est probablement d\u00fb \u00e0 diff\u00e9rents malentendus, tr\u00e8s r\u00e9pandus aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le premier : pourquoi la revendication de la v\u00e9rit\u00e9 est per\u00e7ue aujourd\u2019hui comme arrogante ? La r\u00e9ponse est bien connue : le climat post-moderne, \u00e9c\u0153ur\u00e9 par les grandes id\u00e9ologies des derniers si\u00e8cles, qui ont provoqu\u00e9 des d\u00e9sastres, est devenu allergique \u00e0 cette revendication. La seule v\u00e9rit\u00e9 admise dans beaucoup de cercles aujourd\u2019hui est celle des sciences dites exactes. Les convictions sont r\u00e9duites au rang des opinions, elles rel\u00e8vent du go\u00fbt et des couleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On est donc \u00e9c\u0153ur\u00e9 par les id\u00e9ologies. Mais la religion rel\u00e8ve-t-elle de l\u2019id\u00e9ologie ? Les id\u00e9ologies sont des constructions humaines, alors que les grandes religions revendiquent pour elles-m\u00eames d\u2019\u00eatre une r\u00e9v\u00e9lation venue d\u2019en haut. S\u2019il en est vraiment ainsi, accueillir la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019en-haut n\u2019est pas de l\u2019arrogance, mais de l\u2019humilit\u00e9, et la partager devient un devoir de solidarit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est ici qu\u2019intervient une r\u00e9flexion fondamentale de Beno\u00eet XVI, cit\u00e9 ici non pas tant comme autorit\u00e9 religieuse que comme l\u2019un des plus grands penseurs de notre \u00e9poque. La religion peut pr\u00eater le flanc \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie. Nous le savons : on d\u00e9clenche des guerres et on pose des bombes au nom de Dieu. Pour \u00e9viter ce danger, dit le pape, la religion doit \u00eatre pass\u00e9e au crible de la raison. Ce qui est authentiquement divin est conforme \u00e0 la raison, car Dieu se r\u00e9v\u00e8le comme le <em>Logos<\/em>, la parole, la raison cr\u00e9atrice. C\u2019est le sens de son discours \u00e0 Ratisbonne (12-9-06).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Un corollaire de ce premier malentendu : la raison ne doit pas exclure la possibilit\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9 qui vient d\u2019en haut. Ce serait irrationnel, car il est raisonnable de penser qu\u2019il y a des v\u00e9rit\u00e9s qui sont au-del\u00e0 de la raison, tout en restant conformes \u00e0 la raison. Et non seulement ce serait irrationnel, mais cette exclusion du fait religieux serait un nouveau foyer de violence. On conna\u00eet tant de r\u00e9gimes qui, au nom de leur ath\u00e9isme, ont d\u00e9clench\u00e9 \u2014 et fomentent aujourd\u2019hui \u2014 de terribles pers\u00e9cutions religieuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Beno\u00eet XVI ajoute encore une troisi\u00e8me consid\u00e9ration propre \u00e0 la foi catholique : la foi, dit-il, n\u2019est pas un simple <em>package<\/em> de v\u00e9rit\u00e9s \u00e0 croire, elle est une gr\u00e2ce, une force divine, une lumi\u00e8re surnaturelle, un pouvoir de gu\u00e9rison pour notre raison humaine, souvent si faible et limit\u00e9e. La foi permet \u00e0 la raison de redevenir pleinement elle-m\u00eame, ce qui est un message porteur d\u2019une \u00e9norme esp\u00e9rance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La foi sauve. Elle sauve aussi la raison. C\u2019est le message exactement oppos\u00e9 \u00e0 ce que pense une certaine la\u00efcit\u00e9, mais aussi une certaine frange d\u2019hommes de science qui vont jusqu\u2019\u00e0 penser que la foi empoisonne la raison et qu\u2019elle doit donc \u00eatre bannie de l\u2019espace public ou du travail acad\u00e9mique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Enfin, il faut lever un dernier malentendu : proclamer et vivre une conviction religieuse, quelle qu\u2019elle soit, tant qu\u2019elle ne porte pas atteinte au bien commun, constitue une libert\u00e9 fondamentale, le premier droit de l\u2019homme, car l\u2019aspiration la plus profonde de l\u2019homme est pr\u00e9cis\u00e9ment de pouvoir adh\u00e9rer librement \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, et en premier lieu \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 la plus haute. Et donc, comme Voltaire, il nous faut \u00eatre dispos\u00e9s \u00e0 donner notre vie pour que chacun puisse vivre sa conviction, m\u00eame si nous ne la partageons pas, avec comme seule r\u00e9serve qu\u2019elle ne porte pas atteinte au bien d\u2019autrui.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">Libert\u00e9 et autonomie<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Ceci nous am\u00e8ne \u00e0 ma deuxi\u00e8me r\u00e9flexion, sur le statut de la libert\u00e9. On vient de parler de libert\u00e9 religieuse et de v\u00e9rit\u00e9 sur l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les grands d\u00e9bats bio\u00e9thiques sont par essence tr\u00e8s li\u00e9s au dialogue entre convictions. Or ce dialogue est pratiquement impossible aujourd\u2019hui, par exemple sur les questions de l\u2019euthanasie et de l\u2019avortement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Beno\u00eet XVI, parlant au <em>Bundestag<\/em>, le 22-9-11, en \u00e9voquant l\u2019\u00e9cologie, a pr\u00e9cis\u00e9 : <em>Je voudrais cependant aborder avec force un point qui aujourd\u2019hui comme hier est \u2014 me semble-t-il \u2014 largement n\u00e9glig\u00e9 : il existe aussi une \u00e9cologie de l\u2019homme. L\u2019homme aussi poss\u00e8de une nature qu\u2019il doit respecter et qu\u2019il ne peut manipuler \u00e0 volont\u00e9. L\u2019homme n\u2019est pas seulement une libert\u00e9 qui se cr\u00e9e de soi. L\u2019homme ne se cr\u00e9e pas lui-m\u00eame. Il est esprit et volont\u00e9, mais il est aussi nature, et sa volont\u00e9 est juste quand il respecte la nature, l\u2019\u00e9coute et quand il s\u2019accepte lui-m\u00eame pour ce qu\u2019il est, et qu\u2019il accepte qu\u2019il ne s\u2019est pas cr\u00e9\u00e9 de soi. C\u2019est justement ainsi et seulement ainsi que se r\u00e9alise la v\u00e9ritable libert\u00e9 humaine<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Si la libert\u00e9 est comprise comme une sorte d\u2019autonomie absolue, d\u2019\u00e9mancipation de la nature humaine pour r\u00e9inventer l\u2019homme, comme dans l\u2019id\u00e9ologie du <em>gender<\/em>, si cette \u00e9mancipation permet d\u2019\u00e9riger notre d\u00e9sir en norme du bien et du mal, il n\u2019y a plus de nature commune entre les hommes, il n\u2019y a plus de v\u00e9rit\u00e9 ni de libert\u00e9, plus de bien commun. Il n\u2019y a plus que des individualit\u00e9s qui s\u2019affrontent, il n\u2019y a plus de force de loi, mais la loi du plus fort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le droit \u00e0 la vie n\u2019est pas le fruit du dialogue ou d\u2019un consensus d\u00e9mocratique. Il en est le pr\u00e9alable, la condition <em>sine qua non<\/em>. Si on ne dit pas \u00ab Un homme, une vie \u00bb, on ne peut pas dire \u00ab Un homme, une voix \u00bb.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">Amiti\u00e9<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">La derni\u00e8re consid\u00e9ration est peut-\u00eatre banale, mais sans doute pas inutile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Une conviction n\u2019est pas un simple donn\u00e9 intellectuel dont on peut d\u00e9battre. Une conviction configure une personne : on ne peut comprendre un croyant en faisant abstraction de la foi qui l\u2019habite. Le contraire est vrai aussi : on ne peut comprendre une conviction qu\u2019\u00e0 travers son fruit, c&rsquo;est-\u00e0-dire la personne que cette conviction a forg\u00e9e. De fait, le chr\u00e9tien n\u2019est pas en premi\u00e8re instance l\u2019homme qui a \u00e9t\u00e9 conquis par la puissance intellectuelle d\u2019un cat\u00e9chisme, mais par la personne de J\u00e9sus-Christ.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nos convictions s\u2019\u00e9changent et nous enrichissent mutuellement par le dialogue acad\u00e9mique \u2014 comme dans ce colloque \u2014 mais aussi par des exp\u00e9riences communes, par le temps partag\u00e9 ensemble, par le travail conjoint au service d\u2019id\u00e9aux communs, par l\u2019appr\u00e9ciation sinc\u00e8re de l\u2019autre, par la bienveillance, en un mot par l\u2019amiti\u00e9. Les grandes amiti\u00e9s peuvent d\u00e9placer des montagnes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est une chose que, personnellement, j\u2019ai apprise du fondateur de l\u2019Opus Dei, saint Jos\u00e9maria. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1940, il a demand\u00e9 au Saint-Si\u00e8ge de pouvoir admettre comme coop\u00e9rateurs de l\u2019institution des non-catholiques, des juifs, des musulmans, des bouddhistes, des ath\u00e9es, etc. Il a d\u00fb insister par trois fois pour obtenir cette permission, car c\u2019\u00e9tait in\u00e9dit dans l\u2019Eglise. Saint Jos\u00e9maria \u00e9tait persuad\u00e9 qu\u2019au-del\u00e0 des convictions, on pouvait toujours travailler et vivre ensemble entre hommes et femmes de bonne volont\u00e9.<\/p>\n<p class=\"pied\">St\u00e9phane Seminckx est pr\u00eatre, docteur en m\u00e9decine et en th\u00e9ologie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span class=\"intro\" style=\"background-color: initial\">Que pouvons-nous attendre d\u2019un dialogue interconvictionnel ? Voil\u00e0 le titre d\u2019un colloque organis\u00e9 le 13 mai dernier, \u00e0 l\u2019ULB, par \u00ab La Pens\u00e9e et les Hommes \u00bb. Il a r\u00e9uni des repr\u00e9sentants des grandes religions et de la la\u00efcit\u00e9. Dans son intervention, l\u2019abb\u00e9 St\u00e9phane Seminckx a voulu pr\u00e9senter trois br\u00e8ves r\u00e9flexions sur les conditions de ce dialogue.<\/span><span style=\"background-color: initial\"><\/span><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5222,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"inline_featured_image":false,"footnotes":""},"categories":[67,66],"tags":[179],"class_list":["post-2237","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-foi","category-societe","tag-dialogue-interreligieux"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2237","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2237"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2237\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5222"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2237"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2237"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2237"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}