{"id":2140,"date":"2013-05-18T12:45:28","date_gmt":"2013-05-18T10:45:28","guid":{"rendered":"https:\/\/didoc.be\/le-faux-amour-de-haneke\/"},"modified":"2023-11-09T15:49:29","modified_gmt":"2023-11-09T14:49:29","slug":"le-faux-amour-de-haneke","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/didoc.be\/fr\/le-faux-amour-de-haneke\/","title":{"rendered":"Le faux amour de Haneke"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Amour<\/em> raconte l\u2019histoire de Georges et Anne, un couple d\u2019octog\u00e9naires. Ils s\u2019entendent bien et partagent une passion pour la musique. A la suite d\u2019une attaque c\u00e9r\u00e9brale, Anne est paralys\u00e9e d\u2019un c\u00f4t\u00e9. Elle fait promettre \u00e0 Georges de ne plus jamais devoir aller \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Le reste du film voit d\u00e9filer des sc\u00e8nes interminables, confin\u00e9es dans l\u2019appartement du couple, montrant le d\u00e9vouement exemplaire de Georges pour sa femme. On ne peut qu\u2019admirer ce mari si attentionn\u00e9. Anne supporte mal de voir sa situation se d\u00e9grader. M\u00eame si elle ne le demande pas de mani\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie et solennelle, elle dit vouloir mourir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Petit \u00e0 petit elle devient aussi d\u00e9mente, ce qui met la patience de Georges encore plus \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. Apparemment il reste le mari d\u00e9vou\u00e9, r\u00e9solu \u00e0 la soigner jusqu\u2019\u00e0 la fin. Or, \u00e0 un moment donn\u00e9, alors qu\u2019il vient de r\u00e9ussir \u00e0 la calmer dans un de ses acc\u00e8s de d\u00e9mence, en lui racontant gentiment une histoire, il prend un oreiller et l\u2019\u00e9touffe. Il la tue, tout simplement, avec le plus grand naturel. Il ne semble pas y avoir la moindre rupture de continuit\u00e9 entre son inlassable sollicitude et sa d\u00e9cision soudaine de tuer, pour en terminer avec la souffrance. Ce qui surprend, c\u2019est que rien ne change ensuite dans l\u2019ambiance du film : on continue \u00e0 baigner dans la banalit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements quotidiens, comme si rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout se termine avec deux sc\u00e8nes qui donnent mati\u00e8re \u00e0 r\u00e9flexion. D\u2019abord, Georges capture \u00e0 l\u2019aide d\u2019une serviette un paisible pigeon voyageur, qui est entr\u00e9 par une fen\u00eatre de leur appartement et picore sur le parquet du hall d\u2019entr\u00e9e. Par l\u00e0, le r\u00e9alisateur veut sans doute illustrer que l\u2019amour de Georges est trop possessif ; Anne \u00e9tait comme captiv\u00e9e par le d\u00e9vouement de son mari qui la condamnait ainsi \u00e0 vivre. Dans la sc\u00e8ne finale, Georges est comme dans un r\u00eave, dans lequel Anne termine de faire la cuisine et, ensuite, l\u2019invite \u00e0 sortir. Le film finit au moment o\u00f9 ils sortent de l\u2019appartement. Ici Haneke veut peut-\u00eatre sugg\u00e9rer que la mort a lib\u00e9r\u00e9 l\u2019un et l\u2019autre, Anne de sa souffrance, et Georges du poids de son d\u00e9vouement obsessif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Michael Haneke d\u00e9crit la situation de personnes apparemment bonnes, qui continuent de bien s\u2019entendre apr\u00e8s beaucoup d\u2019ann\u00e9es de mariage. Il traite de mani\u00e8re \u00e0 la fois d\u00e9licate et saisissante les th\u00e8mes de la fragilit\u00e9, de la vieillesse et de la souffrance. Il montre \u2014 s\u2019il en \u00e9tait besoin \u2014 que le poids des jours \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un malade, atteint d\u2019une maladie d\u00e9gradante, peut \u00eatre tr\u00e8s p\u00e9nible, et m\u00eame finir par un acte extr\u00eame, comme l\u2019homicide. Il faut dire que Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva sont superbes dans leur r\u00f4le de mari et femme. Jusqu\u2019ici la critique bienveillante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour le reste, le film donne une vision extr\u00eamement n\u00e9gative et d\u00e9primante de la nature humaine. \u00ab Haneke ne juge pas \u00bb, lit-on dans certaines critiques. S\u2019il est vrai qu\u2019il ne juge pas l\u2019homicide \u2014 qui aurait pu n\u2019\u00eatre qu\u2019un acte de d\u00e9sespoir \u2014. il y a un jugement bien pire, que le r\u00e9alisateur laisse d\u00e9canter lentement tout au long du film dans la conscience du spectateur. Celui-ci se demande : pourquoi l\u2019homicide se d\u00e9roule dans une ambiance d\u2019indiff\u00e9rence et de banalit\u00e9 ? Pourquoi montrer un Georges sans \u00e9motions, ni tristesse apr\u00e8s la mort de sa femme ? Qu\u2019il n\u2019aie pas de remords, on pourrait encore l\u2019attribuer \u00e0 une sorte de volont\u00e9 compulsive pour \u00ab abr\u00e9ger \u00bb la souffrance de l\u2019\u00eatre aim\u00e9. Mais qu\u2019il ne montre pas le moindre sentiment de tristesse, cela le transforme en un personnage froid, sans amour&#8230; Un personnage dont le d\u00e9vouement constant nous appara\u00eet maintenant comme une attitude purement volontariste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Haneke fait bel et bien un jugement : le d\u00e9vouement de Georges n\u2019avait pas de sens ! Dans le film <em>One million dollar baby<\/em>, Clint Eastwood posait au spectateur la question suivante : la vie d\u2019une personne compl\u00e8tement paralys\u00e9e et qui ne veut plus vivre a-t-elle encore un sens ? Il sugg\u00e8re une r\u00e9ponse n\u00e9gative, mais de mani\u00e8re h\u00e9sitante. Haneke va nettement plus loin : dans <em>Amour<\/em>, ce n\u2019est pas uniquement la d\u00e9ch\u00e9ance qui n\u2019a pas de sens, mais aussi l\u2019amour, comme ultime et unique r\u00e9ponse \u00e0 la souffrance. Il insinue : attention, face \u00e0 la souffrance, le d\u00e9vouement caritatif peut \u00eatre une condamnation \u00e0 vivre qui est pire qu\u2019une condamnation \u00e0 mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait all\u00e9guer que Haneke ne fait pas plus que montrer deux personnages qui ne sont pas capables de trouver un sens \u00e0 leur peine, sans proclamer l\u2019absurdit\u00e9 de leur comportement. Mais la mani\u00e8re subliminale de faire passer le message est telle qu\u2019une prise de position plus explicite aurait \u00e9t\u00e9 moins percutante. En ma\u00eetre de son art, Haneke ne peut que le savoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On veut nous faire croire qu\u2019on ne peut consid\u00e9rer <em>Amour<\/em>comme un film pro-euthanasie. Mais le fait est que ce film met en garde contre \u00ab l\u2019acharnement caritatif \u00bb. L\u2019expression est du Professeur Wim Distelmans, promoteur de l\u2019euthanasie en Belgique (cf. <em>De Standaard<\/em>, 18 octobre 2011). \u00ab Haneke ne juge pas \u00bb, mais il discr\u00e9dite le d\u00e9vouement d\u2019une personne \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un patient en fin de vie, au point qu\u2019on peut se demander : \u00ab Y a-t-il un d\u00e9vouement inspir\u00e9 par autre chose qu\u2019un imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique irr\u00e9sistible ? \u00bb Ou encore : \u00ab Y a-t-il un amour qui ne se recherche pas lui-m\u00eame ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous r\u00e9pondons : \u00ab Oui, il existe un d\u00e9vouement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 ; oui, il y a un amour gratuit, qui se donne sans calcul ! Il n\u2019est pas facile de le vivre, mais on peut apprendre, avec l\u2019aide de Dieu \u00bb. Il y a certes beaucoup \u00e0 apprendre de Georges. Mais nous n\u2019apprendrons pas de lui l\u2019essentiel, \u00e0 savoir ce qu\u2019est l\u2019amour. C\u2019est bien cela qu\u2019on peut reprocher \u00e0 Haneke. L\u2019\u00ab amour \u00bb de Georges est trop volontariste, trop triste. Ce n\u2019est pas un hasard qu\u2019Anne lui reproche : \u00ab Tu \u00e9tais trop s\u00e9rieux \u00bb. Son \u00ab amour \u00bb manque d\u2019humour ; son empathie manque de joie. Le Georges de Haneke ne montre ni c\u0153ur ni \u00e9motions, qui puissent donner envie de vivre. Montrer un autre Georges, un Georges joyeux qui aime vraiment, aurait sans doute donn\u00e9 un autre film avec une autre fin, mais, au moins, un film qui m\u00e9rite son titre : \u00ab Amour \u00bb !<\/p>\n<p class=\"pied\">Jacques Leirens est pr\u00eatre, docteur en m\u00e9decine et en philosophie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<\/p>\n<p class=\"intro\">Avec le film <em>Amour, <\/em>Michael Haneke a gagn\u00e9 la Palme d\u2019Or du Festival de Cannes 2012. En 2013, il aussi remport\u00e9 l\u2019Oscar du meilleur film \u00e9tranger \u00e0 Hollywood. Sans militer explicitement pour l\u2019euthanasie, le film donne cependant une triste vision de l\u2019homme, pr\u00e9sent\u00e9 comme un \u00eatre incapable d\u2019aimer vraiment quand il se d\u00e9voue \u00e0 un malade en fin de vie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"inline_featured_image":false,"footnotes":""},"categories":[71,30],"tags":[],"class_list":["post-2140","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-bioethique","category-papers"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2140","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2140"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2140\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2140"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2140"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/didoc.be\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2140"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}